13-14 septembre
Dunkerque
Coordination scientifique : Vincent Renard
L’objet du séminaire sera d’analyser, théoriquement et très concrètement, comment s’articulent les deux thèmes. L’agglomération dunkerquoise est sur ce point une illustration très explicite de ce questionnement. Les séquelles d’une très grave crise industrielle ne sont pas encore totalement effacées mais déjà apparait avec force l’émergence d’un nouveau modèle de développement économique, dans lequel l’économie productive, en particulier l’activité portuaire, tient une place importante, en même temps que le développement d’activités créatives. L’expérience dunkerquoise « d’écologie industrielle » pourrait être une préfiguration de cette articulation entre les deux injonctions auxquelles sont soumises les politiques publiques. Mais ce chemin n’a rien d’un long fleuve tranquille.

De la ville ouvrière à la ville industrielle
Dunkerque, grand vent, grand large : les auditeurs se sont amarrés à la communauté urbaine de Dunkerque deux jours de fin d’été, sur le thème « ville durable et production ». « Ville durable » : Dunkerque fait la preuve de la durée des villes, sinon de la durabilité, elle qui s’est relevée de ses cendres à l’issue de chacune des deux guerres mondiales du siècle passé, qui a encaissé des fermetures de sites industriels très pourvoyeurs d’emplois – chantiers navals et raffinerie, qui fait face à toutes les crises qui se présentent, les unes après les autres. On s’attendait à une vision concrète d’un « désastre urbain ».
Dernière escale avant la Belgique, comme le souligne Michel Delebarre , Dunkerque est le troisième port de France après Le Havre et Marseille. Morceau de Flandres devenu définitivement français en 1662 par distraction du roi d’Angleterre, le « pays nu » conquis sur la mer se revendique symbole de « ville industrielle », qu’autrefois on appelait « ville ouvrière ». C’est peut-être ce glissement des acteurs à l’activité qui symbolise au mieux l’histoire de la ville. Sur le « terrain », élus, experts, témoins, auront su faire toucher du doigt la trajectoire singulière du territoire, marquée par le volontarisme et la ténacité.
Ville industrielle
La ville, avec ses cent mille habitants, a progressivement phagocyté les communes voisines : Malo-les-bains - qui offre ses façades balnéaires au souffle continu de la mer du Nord, avec vue sur quatre kilomètres de plage - Rosendaël et Petite-Synthe ; elle s’est associée avec ses voisines : Mardyck et Fort-Mardyck, Saint-Pol-sur-Mer. La fluidité des contours urbains s’est stabilisée, avec le concept – et la réalité – de la communauté urbaine « Dunkerque Grand Littoral », qui depuis 1968, première communauté urbaine volontaire, regroupe dix-huit communes pour deux cent mille habitants.
Dès la fin du XIXe siècle, avec une démographie vigoureuse, l’activité se développe : industrie avec les chantiers navals et Usinor, logistique, énergie avec Total, ferries… Des poids lourds autour desquels gravitent sous-traitants et services. Les chantiers navals ferment, la raffinerie aussi ? Coup dur pour l’emploi et pour les finances locales. Mais Gravelines, commune de la CUD, héberge l’une des centrales nucléaires parmi les plus productives de France, tandis que se construit un port méthanier. Le territoire assume tout, même ses treize et bientôt quatorze sites Seveso (Les « sites Seveso »sont identifiés comme sites industriels présentant des risques d’accidents majeurs et sont soumis à la directive européenne 96/82/CE.). « C’est un destin », pour Michel Delebarre , président de la CUD. Un destin qui n’interdit pas à Dunkerque d’être « capitale de la biodiversité » en 2011 et d’entrevoir la promesse de classement de ses dunes en « grand site ». Qui ne lui avait pas interdit, après-guerre, de planter des arbres sur une partie des ruines, offrant désormais aux habitants une forêt a priori improbable dans ce pays de polder. C’est dans la conciliation des contraires que Dunkerque conjugue la « durabilité ». Peut-être la clef de ce que Vincent Renard appelait – sans trop y croire – « écologie industrielle ».
Urbs et polis
Mentalité et vitalité des habitants ? Volonté des responsables politiques ? Michel Delebarre , élu emblématique de la région, de ceux qui cultivent simultanément gouaille et autorité, renvoie aux images contrastées de citoyens qui, rois du carnaval, sont aussi « rois du travail », aimant tellement les bateaux que parfois « ils les empêchent de quitter le port »…
Mais ici, comme ailleurs, les habitants fuient le centre ville et privilégient la campagne : c’est à ce mouvement aussi qu’il convient de se confronter. C’est dans la ville que peut vivre l’urbanité, et là, ce n’est plus d’industrie dont il est question, mais de logement. Sans être Zeus, on cherche des solutions, et c’est à Neptune qu’il est fait appel, avec les programmes Neptune de revitalisation du centre ville, d’urbanisation des friches industrielles, de considération nouvelle pour le port, qui (re)découvre la plaisance, d’implantation de centres commerciaux. L’industrie, elle, se décentre et pousse vers l’ouest, avec la création d’un terminal de conteneurs et celle, controversée, d’un terminal méthanier. C’est avec ces forces centrifuges qu’il faut composer, c’est à de nouvelles visibilités urbaines qu’il faut donner naissance, en faisant « fusionner » la ville avec ses bassins (Jean-Louis Muller, délégué général aux grands projets de la communauté urbaine), en réinvestissant le quartier du Grand Large dans la continuité de la station balnéaire de Malo-les-Bains, en équilibrant logement, activités, équipements : après les gables et de nouveaux espaces verts, Dunkerque s’offrira, dans une ancienne halle, une « cathédrale » imaginée par les architectes Lacaton et Vassal pour abriter le Fonds régional d’art contemporain. Des secteurs sont encore à investir, dont les formes de radoube. Le centre ville, reconstruit après-guerre sur le principe d’ilots ouverts, avec des immeubles de quatre ou cinq étages, n’héberge guère que cinq mille habitants, et ne représente que 8 % du commerce de l’agglomération : le programme « Dunkerque cœur d’agglomération », en prenant le relais de Neptune, ancrera ce centre ville dans son histoire matérielle et dans son rapport multiforme à l’eau. Il devrait attirer de nouveaux habitants.
« Toile industrielle »
Pour tonifier une ville qui revendique son caractère industriel, une ville dont la démographie est calquée sur la vitalité industrielle, il est essentiel de la connaître dans tous ses détails ; de « comprendre les interactions entre les entreprises et le territoire » pour « identifier des potentiels de développement et anticiper les impacts des chocs économiques » (Jean-François Vereecke , agence d’urbanisme et de développement de la région Flandre-Dunkerque). C’est le but d’un singulier travail de l’agence d’urbanisme dirigée par Gérard Blanc : la « toile industrielle », qui décrit chaque établissement d’entreprise, les liens entre eux et les interdépendances, les liens au territoire et à « l’extra-territorialité », les relations de proximité. À quoi bon ? Par exemple, lors de l’arrêt de la raffinerie de Total, les salariés ont utilisé la « toile » pour montrer les impacts de la cessation d’activité sur le port (quinze millions d’euros de manque à gagner) et les industries et activités connexes. Des arguments qui ont participé à la décision de Total, dans les négociations, de créer un centre de formation aux métiers du raffinage. Reste, dans la tourmente des rachats, restructurations, fusions, à tenir à jour la carte.
« Que ça aille bien… »
Cet entêtement industriel et productif est-il compatible avec le « développement durable » de la ville ? A-t-il les moyens de ses ambitions ? Vincent Renard apporte l’éclairage du chercheur attentif aux mouvements de fond de nos sociétés : la complexité des finances locales constitue – au choix – un « mur à franchir » ou une « bouillie invraisemblable » ; la dichotomie vécue par les élus, défenseurs de la densité au Parlement, favorables à la « respiration » du territoire une fois revenus chez eux, n’aide pas à la prise de décision ; le manque, trop souvent, de compétences dans les territoires est un autre handicap. Ceci pour le tableau national. Sur le plan international, on voit plutôt se multiplier les « shrinking cities » (« villes qui rétrécissent »), l’étalement urbain et ses lotissements monotones, les résidences closes réservées à ceux qui se ressemblent (de quinze à vingt millions d’Américains vivent déjà dans des « gated communities »), les tours de prestige qui ne servent à rien. Contre le mouvement, l’inertie : 70 % du bâti en 2050 existe déjà aujourd’hui.
Le dernier mot à Michel Delebarre : « Vous êtes sur un terrain béni des dieux. Tout y est rassemblé pour que tout se passe mal, et on fait tout pour que tout se passe bien. »
Le séminaire :
Dunkerque Grand Littoral, entre héritage d’une organisation territoriale modelée par la révolution industrielle et futur de capitale régionale 2013 de la culture : quelles politiques locales de développement économique durable ?
Le concept de ville industrielle durable dunkerquois : histoire d’un modèle de développement industrialo-portuaire durable.
La Caisse des Dépôts et Consignations
La ville résiliente
Gérard Blanc
Hugues Denby Wilkes
Peggy Ricart
Jean Séname
Patrice Vuidel
Table ronde : Quels nouveaux modèles économiques au service de la ville durable ?
Le rapport ville-industrie, la « toile industrielle »
La production de la ville et l’écologie dans une optique comparative
Rétrospective
Quelle vision rétrospective d’un grand groupe du rapport ville-industrie et les rapports public-privé ?
Michel Agnès , Christian Fraud , Jean-Frédéric Laurent
Présent et futur, quelles adaptations pour l’avenir du modèle dunkerquois ?
Les intervenants
Vincent Renard est directeur de recherche CNRS, conseiller à la direction de l’IDDRI, Sciences-Po. Spécialisé dans les questions d’économie foncière et immobilière, dans une optique comparative (Union Européenne, Amérique Latine, Asie de l’Est, pays « en transition »), il enseigne en particulier à l’École nationale des ponts et chaussées (Master MUR) et à l’Institut d’études politiques de Paris (Cycle supérieur d’aménagement et d’urbanisme). Il a dirigé ou participé à de nombreuses activités d’enseignement, de consultant, ou de coopération dans divers pays en développement. Il a codirigé le Programme interdisciplinaire de recherche du CNRS et du ministère de la Recherche sur le développement urbain durable (PIDUD).
De 1984 à 1993 plusieurs fois ministre, sénateur-maire de Dunkerque, Michel Delebarre est président de la communauté urbaine depuis 1999. Diplômé d’études supérieures de géographie, est l’auteur de deux ouvrages : « Le Temps des Villes » (en coll., 1993) et « Jean Bart, La Légende du Corsaire » (Ed. Michel Lafon, 2002).
Patrick Lambert est délégué général Ville et Environnement après avoir été directeur général de l’environnement et des services urbains au sein de la Communauté urbaine de Dunkerque. Il a été Directeur général adjoint à Voies navigables de France, Directeur général du Port autonome de la Guadeloupe. Il est issu de l’Ecole nationale des Ponts et Chaussées, Ecole polytechnique.
Dominique Mirada est directeur interrégional Nord-Ouest de la caisse des dépôts et consignations et directeur régional Nord-Pas-de-Calais, région où il a été directeur du développement économique à la Caisse de 1999 à 2003 et délégué régional du Fonds Stratégique d’Investissement. Il a ensuite assuré à partir de 2006 la direction de la région Bretagne. Dominique Mirada a été auditeur de l’Ihedate en 2010.
Raphaël Ménard est ingénieur de l’Ecole Polytechnique (X94), ingénieur civil des Ponts et Chaussées (1999) et architecte DPLG (Paris-Belleville, 2003). Il est directeur de la prospective et conseiller auprès du DG du groupe EGIS, filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations depuis 2011 (10000 personnes et leader ingénierie construction). Il est également co-gérant d’Elioth (Egis Concept). Il a écrit et collaboré à plusieurs publications scientifiques sur la thématique de l’énergie, de l’architecture et de l’urbanisme et il en tant qu’enseignant dans plusieurs écoles d’architecture.
Gérard Blanc est directeur général de l’agence d’urbanisme et de développement de la région de Flandre-Dunkerque – AGUR. Il a dirigé la Fédération Nationale des Agences d’Urbanisme et l’agence d’urbanisme de Lyon. Gérard Blanc a également et créé les directions générales de l’aménagement du territoire des régions Nord-Pas de Calais, Languedoc Roussillon et Picardie.
Peggy Ricart est directrice d’Economie & Ecologie Partenaires dans l’Action Locale – ECOPAL. Diplômée en 2002 d’un DESS en Développement local des organisations, Peggy Ricart a intégré ECOPAL la même année, au début de la démarche, afin de créer des passerelles entre industriels/donneurs d’ordres et Pme/sous-traitants.
Jean Séname est président depuis 2000 de l’Assemblée pour la Défense de l’Environnement du Littoral Flandre-Artois fédération associative de l’environnement regroupant une trentaine d’associations sur le littoral Manche-Mer du Nord et affiliée à France-Nature-Environnement. Dénommé par la presse « la vigie du littoral », Jean Séname a été journaliste professionnel, puis directeur de la communication en collectivité.
Patrice Vuidel est consultant associé au Laboratoire de recherche et d’intervention ATEMIS, secrétaire du Club Economie de fonctionnalité et développement durable. A auparavant travaillé une dizaine d’années comme agent de développement local sur les champs de l’emploi, de la formation et du développement économique. Patrice Vuidel possède une formation en sciences économiques, en développement local et en prospective. Il est depuis fin 2011 Maire Adjoint au développement économique, au commerce et au tourisme de la ville de Pantin (Seine Saint-Denis).
Jean-François Vereecke est directeur de l’observation et de la prospective de l’agence d’urbanisme et de développement de la région Flandre-Dunkerque de l’agence d’urbanisme et de développement de la région de Flandre-Dunkerque créé en 2000, date de son arrivée à l’AGUR. Docteur en économie, Jean-François Vereecke a été économiste à l’IFRESI CNRS. Il est également artiste peintre.
Michel Agnès est directeur général adjoint en charge de l’action économique et de l’attractivité du territoire de la communauté urbaine de Dunkerque
Christian Fraud est directeur de l’agence de développement économique Dunkerque promotion (prospection, accueil et suivi des projets d’implantation et de développement des entreprises, promotion économique et soutien à l’innovation), depuis 1991. Il a été auditeur 2010 de l’Ihedate.
Jean-Frédéric Laurent est membre du directoire du Grand Port Maritime de Dunkerque et directeur de la stratégie et du développement depuis 2010. Economiste de formation, spécialiste du transport maritime international, Jean-Frédéric Laurent a débuté sa carrière en tant qu’économiste chez Armateurs de France de 1993 à 1996. Il a ensuite pris la direction de l’IETM (Institut d’Economie du Transport Maritime) au sein du groupe AFT-IFTIM de 1996 à 1999.

Dunkerque : De la ville ouvrière à la ville industrielle
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