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Voyage d’études dans le Bade-Wurtemberg

Aux sources du pragmatisme ?

 

Allemagne : « Unité et Droit et Liberté »

France : « Liberté, Égalité, Fraternité »


Il n’est pas besoin d’aller très loin pour rencontrer l’exotisme : un billet de TGV pour Stuttgart et une immersion, brève mais intense, dans la société allemande du Bade-Wurtemberg auront pu donner aux auditeurs de la promotion 2012 le sentiment d’un voyage chez des cousins dont on jalouserait la réussite, mais avec qui on ne saurait tout partager. La langue allemande a pour cela deux mots : « heimlich » (familier) et « unheimlich » (étrangement inquiétant).




Le voyage

Région des plus opulentes d’Allemagne, le Bade-Wurtemberg n’est sans doute à confondre avec le tout de l’Allemagne : terre d’excellence, industrielle, intellectuelle et touristique, parmi les plus compétitives de toute l’Europe, avec des marques de prestige comme Daimler, Porsche, Bosch, Zeiss, elle affiche un PIB par habitant (ils sont plus de dix millions) supérieur à trente-quatre mille euros, et un taux de chômage de l’ordre de 4 % - autant dire : nul.


Santé économique, inquiétude démographique

Et c’est là sans doute que commencent les malentendus : ce faible taux de chômage est à mettre en regard du taux d’activité, de 51,9 % en 2007 (contre 69,9 % en France) [1]. Ah, les chiffres ! Ils sont insuffisants à établir des comparaisons. Inactivité : statistiquement, on prend acte. Mais - et c’est là ce qui a… surpris les auditeurs et auditrices - il s’agit essentiellement de « l’inactivité » des femmes, sommées plus qu’en France de choisir entre travail et famille. Pour des raisons culturelles plus lointaines qu’on ne l’imagine, les « trois K » (Kinder, Küche und Kirche, « enfants, cuisine et église ») énoncés par l’empereur Guillaume II à destination des Allemandes restent peu ou prou d’actualité. Un choix que les femmes du Bade-Wurtemberg hésitent à faire, puisque le déficit des naissances dépasse le millier chaque année.

Inquiétude démographique et bonne santé économique : le contraste aura maintes fois été évoqué comme facteur déterminant de l’avenir de la région. Du côté industriel, la difficulté à trouver de la main d’œuvre est marquée, et les entreprises éprouvent diverses solutions. L’une, pour attirer des femmes, crée un « jardin d’enfants », une autre affrète un avion depuis l’Espagne pour faire valoir à des cadres bien formés les charmes de l’industrie allemande.


Système éducatif professionnel : « dual »

Le contraste joue aussi dans le système scolaire et la formation professionnelle. Avec son système « dual » [2], l’Allemagne est championne de l’apprentissage et de la formation technique. C’est à l’unanimité que directeur d’école professionnelle, chef d’entreprise, syndicaliste et représentant de la chambre de commerce et d’industrie revendiquent, face aux interrogations françaises, un système considéré comme la base de la cohésion sociale et économique : « Les parents veulent que les enfants aient leur bac ! Mais ce n’est pas possible ! Un proverbe dit : ‘Il faut avoir des chefs Sioux, mais aussi des Indiens’ », argumente Rolf König, directeur d’une école. De son côté, Martin Sambeth, représentant du syndicat IG Metall, fait valoir que le système permet aux jeunes de trouver du travail, en étant rémunérés [3] et en continuant d’acquérir des « compétences sociales et des méthodes ». La proximité entre acteurs sociaux joue également de manière très pragmatique sur les métiers, les compétences à reconnaître et à transmettre. Le jeu se joue dans le périmètre du Land, en faisant appel au volontariat des entreprises [4], qui décident du recrutement de leurs apprentis, comme l’explique Gabriele Schmalacker, de la PME industrielle Reiff (1000 salariés, 120 apprentis) : « Le système est avantageux pour l’État et son budget, pour les jeunes, qui ne connaissent pas le chômage, et pour l’entreprise, qui a des salariés taillés sur mesure. »


Aux sources du pragmatisme

« Pragmatisme » est sans doute l’un des mot-clef de ce voyage. Les autres étant sans doute « consensus » et « partenariat ». Au ministère régional de l’économie et des finances, on se réjouit d’avoir su, au fil du temps, compenser la disparition des industries textile ou horlogère par les succès de l’automobile (où l’on a, « contrairement à la France, choisi le très haut de gamme »), et « ne pas parier sur les services financiers ». La crise ? La réponse est passée par la baisse du temps de travail et des salaires, et par les « mini-jobs » [5]. Mais les problèmes ne seraient-ils pas à venir ? Premier problème : dans le Land, d’ici 2015, feront défaut deux cent quatre-vingt mille emplois qualifiés. « On a besoin de beaucoup d’immigration ». Deuxième problème : les petites PME – moins de cinq cents salariés – ne sont pas outillées pour mener des actions de recherche-développement, et ne savent pas ce qu’elles feront dans cinq ans. Troisième problème : l’énergie… Avec la décision fédérale de sortie du nucléaire, « les entreprises s’inquiètent gravement quant à l’approvisionnement ». Pour y faire face, la politique industrielle s’appuie sur trois piliers : les infrastructures de recherche, dont la région est bien dotée ; les réseaux et clusters : « plus la pression est forte au niveau mondial, plus la coopération est indispensable au niveau local » ; le transfert des technologies et les « trouvailles » à transformer en produits. Pas question pour le Land, comme pour l’État fédéral, de « subventionner » les entreprises : les aides vont aux laboratoires de recherche et clusters, libre à eux de s’associer avec les entreprises.


Pôle de compétitivité à l’allemande

Ce partenariat public privé s‘est illustré aux yeux français à l’université de Heidelberg, grande université s’il en est, la plus ancienne d’Allemagne, qui a vu passer Hegel et Feuerbach, Max Weber et Hannah Arendt, Helmut Kohl et Gustav Krupp, et pas moins de vingt-neuf prix Nobel. L’université cultive quatre domaines d’excellence : la biologie cellulaire et moléculaire, les mathématiques et l’informatique, les sciences sociales et les sciences humaines. L’université coopère pour l’heure, et à long terme, avec Nikon et Bosch sur l’imagerie. Mais c’est surtout de CaRla dont il a été question, CaRla comme « Catalysis Research Laboratory » (il s’agit de mettre au point des molécules qui sachent fabriquer d’autres molécules, dans la perspective d’une gestion fine des ressources énergétiques), qui associe BASF et les chercheurs universitaires, allemands et étrangers. BASF, qui a bien compris l’intérêt de la recherche fondamentale, rémunère les chercheurs invités, et dépose les brevets, ce pour quoi l’entreprise est nettement plus performante qu’un centre de recherche. Le laboratoire bénéficie à la fois d’une grande autonomie et de liens privilégiés avec l’environnement universitaire proche ou lointain (les laboratoires locaux de physique et chimie, de biotechnologie de Heidelberg, mais aussi des laboratoires européens).
CaRla est emblématique de ce qui se passe dans le « parc technologique » de Heidelberg : la mise en réseau, la coopération public – privé, la volonté de tirer un fil entre recherche fondamentale, recherche appliquée, création de produits.


Mutations des territoires

Cette compétitivité a besoin de soutiens multiples. Un parc technologique n’est pas une île, il a besoin de ses territoires, de logements, de moyens de transport, de commerces. De même l’industrie. À l’État fédéral, mais surtout au Land et aux villes d’y pourvoir, d’organiser, d’impulser. Stuttgart comme Heidelberg disent l’urgence de leur modernisation, Stuttgart à travers son projet « Stuttgart 21 », Heidelberg à travers son nouveau quartier « Bahnhof », situé derrière la gare, friche délaissée par les Américains.

« Stuttgart 21 » est le projet de création d’une gare traversante souterraine en lieu et place de la gare actuelle en impasse. Elle permettra de désenclaver, par de nouvelles lignes à grande vitesse, les villes du Land jusqu’à Ulm, et sera l’un des jalons d’une ligne ferroviaire allant de Paris à Budapest via Munich, Salzbourg, Vienne, Bratislava [6]. Le projet, avec un chantier planifié sur dix ans, a eu de farouches opposants, en premier lieu les Verts… qui dirigent désormais la coalition au pouvoir dans le Bade-Wurtemberg. Le tunnel en effet doit être creusé dans une zone naturelle protégée. Ici encore, politique du consensus : un referendum a validé le projet, il sera donc mené à bien. Les terrains libérés en centre ville, de l’ordre de cent hectares, permettront la construction de logements pour onze mille habitants supplémentaires, et la création d’un nouveau parc de quarante hectares. Reste, à la sortie de la gare, un « mur d’expression libre » où les citoyens peuvent encore afficher leurs réserves ou leur colère.

À Heidelberg, c’est de manière très pacifique que sort de terre un nouveau quartier. « Heidelberg, ville du savoir » - « Le savoir fait la ville » : ces slogans correspondent en effet à une population qui, sur cent cinquante mille habitants, compte trente mille étudiants, dont le premier employeur est l’université, et qui souhaite accueillir ceux que Henning Krug, de l’agence d’urbanisme, appelle « les nomades du savoir ». Un nouveau quartier, c’est un chantier, la gêne de travaux gigantesques, un nouveau pont : de quoi perturber la tranquille Heidelberg et le flot de ses touristes. Pour impliquer largement la population, la ville dispose d’un outil spécifique à l’Allemagne : l’« IBA » - Internationale Bauausstellung [7] - une « exposition internationale d’architecture  » en traduction littérale, qui dure dix ans et permet de tester les projets les plus variés. L’IBA de Heidelberg en est à ses prémisses, et espère « embarquer la société ».


« Derrière la façade, une incertitude »

Il ne s’agissait pas, dans ce voyage, d’établir des comparaisons point à point entre France et Allemagne, mais de rencontrer, de questionner, de comprendre. Henrik Uterwedde, directeur-adjoint de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg, donne quelques clefs : « En Allemagne, pas de concentration des pouvoirs, le maître-mot est ‘coopération’. Le modèle allemand est aux antipodes du modèle français : pas de méfiance à l’égard des pouvoirs intermédiaires, pas de politique sans négociation… Quand on a décidé, on assume : les discussions préalables sont laborieuses, mais par la suite chacun a le sentiment d’avoir été entendu ». À une nuance près : la décision de fermer les centrales nucléaires [8] a pris de court tout le pays. « Mais cette décision ne fait pas peur aux Allemands : le nucléaire allemand emploie moins de monde que les éoliennes ». Ce qui leur fait peur, en vérité, c’est peut-être l’avenir : « Un pays qui a peur de faire des enfants a-t-il peur de l’avenir ? Derrière la façade, il y a l’incertitude, et l’avenir de l’Allemagne est lié à une réflexion sur cette incertitude… », conclut Henrik Utterwedde.


[1chiffres 2007 – source : France : Insee – Allemagne : Wirtschaftsministerium Baden-Württemberg

[2À grands traits, système éducatif allemand : scolarité obligatoire de 6 ans à 10 ans à l’école primaire. À 10 ans, les élèves sont orientés soit vers l’enseignement professionnel et technologique - « Hauptschule » et « Realschule » - pour une durée de 5 ou 6 ans aboutissant à l’apprentissage, soit vers l’enseignement général – « Gymnasium » ou « Gesamtschule » - pour une durée de 8 à 9 ans, ouvrant sur l’enseignement supérieur. Des « passerelles » entre filières existent.

[3Dans le Land, les apprentis, dans le secteur couvert par IG Metall, sont rémunérés de 832 à 1014 euros par mois.

[425 % des entreprises du Land sont volontaires. IG Metall, seul sur la question, souhaiterait que toutes les entreprises participent, au moins financièrement, à l’apprentissage.

[5Ces « mini-jobs » concernent essentiellement les services. L’Allemagne a ainsi 5 millions de travailleurs dont les revenus n’excèdent pas 400 euros.

[6voir le site du projet : http://www.bahnprojekt-stuttgart-ulm.de/aktuell/, et le site des opposants au projet, qui disent « oui à la gare, non à Stuttgart 21 » : http://www.kopfbahnhof-21.de/. Les manifestations contre le projet ont été parfois extrêmement violentes.

[7voir, sur le site de la ville de Heidelberg : http://www.heidelberg.de/servlet/PB/menu/1213166/index.html. L’Allemagne a organisé une dizaine de « IBA » depuis 1977, à Berlin, dans la Ruhr,

[8Le nucléaire ne représente en Allemagne que 18 % de la production d’électricité.


   

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